Tourism for Help

Association pour la promotion du tourisme responsable

Témoignage de Adama Traoré, sur la situation actuelle au Mali

17 mars 2013

Avec les récents évènements qui se déroulent au Mali, les gens doivent se demander si ce n’est pas difficile, voire impossible, de concrétiser des projets comme le nôtre ? N’était-il pas « utopique » de mettre en place un centre de formation dans les métiers « liés au tourisme » dans la conjoncture actuelle ? 

« J’ai envie de dire et d’avouer que c’est difficile, mais pas impossible. Notre activité est basée sur le tourisme, certes l’arrivée des touristes occidentaux est fortement compromise avec la situation actuelle, mais notre structure s’est donné la mission de développer d’autres services liés au secteur du tourisme. Notre concept trouve dès lors tout son sens actuellement dans notre pays. Les jeunes formés dans notre centre pourront développer à Ségou un service de qualité et donner ainsi à cette région la possibilité de faire face à la délocalisation des grandes rencontres qui se font à Bamako. Ici à Ségou, notre ville tente aussi de développer un tourisme dit « local » à l’attention des Maliens qui ont vécu en Europe et qui cherchent à sortir de la capitale les Week End. L’organisation de notre pays est loin d’être stable actuellement et je me dois plus que jamais de crédibiliser le « Doni Blon » et son action envers la jeunesse locale qui doit continuer à être soutenue et valorisée. Nous ne nous les abandonnerons pas ! Il est de notre devoir, nous acteurs de la coopération avec nos amis suisses, d’être présents et ne pas délaisser la société civile face au chaos. La fuite des volontaires occidentaux en charge des projets de développement (souvent initiés par leur propre gouvernement et non par eux-mêmes) n’a été que le révélateur pour les populations locales d’un incompréhensible abandon. La situation à Ségou demeure calme, loin des conflits au Nord et des remous confus qui règnent à Bamako. Liés nos formations aux métiers du tourisme, n’est pour nous qu’un « prétexte » pour justement offrir une vaste possibilité d’enseignement des disciplines touchant à ce secteur. Le tourisme est une activité aux multiples emplois connexes. Il nous donne la chance d’initier nos apprenants à une grande diversité d’apprentissage (outre les branches théoriques, français, anglais, informatique, comptabilité, hygiène, ils ont l’opportunité de pratiquer et de participer à des modules ponctuels de grande qualité tels que la pâtisserie, l’éthique, l’hygiène…etc). Quoiqu’il se passe au Mali, à l’avenir, nos bénéficiaires auront grâce à cette opportunité de polyvalence une réelle chance de s’insérer dans la vie active.

Comment y a-t-il moyen de travailler dans ce pays sans gouvernement qui connait une forte famine et une montée de l’intégrisme ?

« C’est ici que se situe notre plus grande difficulté. Nous ne savons pas à qui nous adresser administrativement puisque le prochain gouvernement n’a pas encore été démocratiquement élu. Il faut s’avoir qu’il y a un risque de famine latente. Actuellement ce sont les régions du nord justement qui sont les plus touchées. Le Mali a toujours été un pays laïc, je pense sincèrement qu’il le restera, car le peuple n’acceptera pas l’instauration de la charia ici.  La menace qui plane est sans aucun doute une difficulté pour la bonne marche d’un projet comme le nôtre, mais nous ne devons pas faiblir, nous devons continuer au contraire à tenir les rênes de nos activités pour réaffirmer nos convictions et combattre la situation actuelle avec nos moyens pacifiques et empreints de solidarité. En quelque sorte, nous nous devons de continuer de montrer l’exemple.Nos interlocuteurs locaux (gouverneur, maire, élus et partenaires techniques) ont déserté leur poste ce qui va sans doute ralentir notre processus de validation d’agrément et de cursus pédagogique, mais tout le travail entreprit jusqu’à présent n’aura pas à souffrir à l’avenir d’un éventuel rementellement politique, car les buts communs que se sont fixés nos associations et les ministères maliens concernés demeureront, je crois, inchangés.  Proposer un outil concret d’apprentissage tel que le nôtre en faveur de la jeunesse malienne restera une priorité urgente et efficace pour combattre le chômage des jeunes dans ce pays. Pour faire vivre notre centre de formation alors que les prix des produits alimentaires ne cessent d’augmenter, nous avons pris des mesures de maitrises de certaines charges pour faire face à cette inflation. Nous avons mis par exemple un petit maraichage en place dans la cour de notre Centre de formation qui va sensiblement diminuer les frais de nos dépenses en ce qui concerne les achats de légumes que nous avons besoin pour nos cours et la promotion de nos repas traiteur. Nous faisons aussi très attention à la consommation d’eau et d’électricité en vue sans doute d’une certaine pénurie, c’est un simple  devoir de citoyen et nous sensibilisons nos jeunes sur les moyens de faire face à ces éventualités. Nos jeunes ont suivi dernièrement un module ponctuel de pâtisserie durant un mois, les produits (croissants, viennoiseries, gâteaux)  confectionnés lors de cette pratique étaient ensuite vendus pour une somme dérisoire aux participants et le surplus écoulé à la clientèle extérieure (en livraison) très intéressée de pouvoir se sustenter à moindre prix et goûter ainsi le travail de nos apprenants. Il en va de même avec la cantine de notre centre de formation qui doit « débiter » quotidiennement une trentaine de repas, et qui est le champ pratique de notre filière restauration. C’est-à-dire, que la moitié de nos élèves, prépare en matinée ce qui sera servi à tout le monde le midi. Ce qui nous donne une nouvelle fois la possibilité de lier la pratique avec un besoin matériel de notre projet. Indirectement, avec ces postes « restauration », nous touchons un large groupe de personnes que nous pouvons nourrir et qui n’ont malheureusement pas en temps normal la possibilité de manger décemment. Face à cette jeunesse tentée de rejoindre les troupes d’Aqmi notre programme ici trouve tout son sens ! Tous ces jeunes vivaient en majorité de tourisme, d’agriculture et d’autres petites activités économiques sources de revenus subsistenciels dans notre zone.  Avec la « disparition » ou le ralentissement de ces différents secteurs, ils n’ont plus beaucoup d’espoir, AQMI devient alors pour eux une planche de « salut ».  En plus de notre mission de formation, nous nous sommes donné aussi l’objectif de développer leur propre leadership, un esprit de travail, d’innovation, d’engagement pour un développement endogène de leur communauté. Nous espérons ainsi qu’ils se généreront eux même un revenu sur leur permettant de se prendre en main et de se bâtir leur propre plan de carrière, pourquoi pas ?Avoir un boulot, pouvoir accéder aux besoins de sa propre famille et surtout s’instruire ne donne pas du tout l’envie à des jeunes de s’enrôler pour une cause qui reste somme toute fort nébuleuse. Je crois que l’islamisation radicale ne peut s’opérer et s’insuffler qu’auprès de jeunes en perdition, où la misère et  le manque total d’avenir les laissent en proie à l’endoctrinement. J’ai grand espoir en la jeunesse malienne, car ils ont été élevés avec des valeurs qui ne sont absolument pas appliquées actuellement. Nos jeunes forts de l’instruction acquise en nos murs se sentiront armés justement pour faire face  à l’intégrisme. Nous avions au sein de notre équipe (notre professeur d’hébergement) issue de la communauté touareg, qui a du s’enfuir avec sa famille lors des manifestations hostiles à Bamako envers ce peuple. Bien qu’il aimait son poste, remplissait son rôle de formateur avec professionnalisme, il ne se sentait plus en sécurité au Mali. Nous avons tous été, y compris nos élèves, bouleversés par cette montée du racisme intercommunautaire.

Actuellement nous perdurons nos activités sur place, nous entrons dans la deuxième phase dans laquelle les jeunes continuent leur apprentissage en faisant de plus en plus de pratique. Nous concentrons tous nos efforts sur la commercialisation du « Doni Blon ». Pour que les apprenants puissent diversifier leur connaissance, nous recherchons toutes les sources d’accès à la clientèle. Nos partenariats avec des structures privées à Ségou (banques, commerces…etc) commencent à se concrétiser afin que nous puissions offrir notre service traiteur et accueillir ce potentiel de notables dans notre restaurant. En tout cas, nous recevons de la part de toute notre localité son plus vif encouragement ce qui nous met à tous du baume au cœur et nous certifie que notre projet est vraiment efficient et novateur ! Nous encourageons évidemment nos partenaires suisses à ne pas baisser les bras et continuer notre collaboration malgré ces récents obstacles.